Le journaliste délateur et les pédophiles

Vendredi 9 avril 2010
Par Patrick Déry
www.france2.fr

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Un journaliste peut-il avertir la police lorsqu’il a une chance de prévenir un crime? La question s’est posée cette semaine à la suite de la présentation d’un reportage sur la cyberpédophilie à l’émission Les Infiltrés, sur France 2. La Presse en a aussi fait état sous la plume de Marc Thibodeau.

Le journaliste Laurent Richard a réussi à entrer en contact avec plusieurs hommes majeurs en se faisant passer pour une fille de 12 ans dans une chambre de discussion sur Internet. Richard n’a eu à faire aucune sollicitation, il s’est fait approcher par des dizaines d’adultes – dans la vingtaine jusqu’à la cinquantaine – pour qui l’âge de « Jessica » n’était non seulement pas un problème, mais un facteur d’attraction.

Il a reçu des propositions sexuelles explicites par texte et a été témoins d’actes sexuels par des hommes qui croyaient qu’une fillette était à l’autre bout de la webcam. Dégoûté, il est aussi arrivé à la conclusion que, dans plusieurs cas, il avait manifestement affaire à des habitués.

Si Laurent Richard avait été un enquêteur de police, il aurait sans aucun doute eu matière à effectuer des arrestations. Mais voilà, Richard est journaliste, et il a tout de même décidé de transmettre à la police les informations sur les 23 pédophiles allégués.

Sa décision a fait des vagues. Le Syndicat national des journalistes a estimé qu’«on voudrait détruire le métier qu’on ne s’y prendrait pas autrement.»

Dans Libération, l’éditorialiste François Sergent condamne la manœuvre sans appel : «Ils ont contrevenu à deux règles fondamentales de notre profession. Ne pas usurper une identité et faire état dès les premiers contacts de sa qualité de journaliste. Ce qui aurait évité le viol d’une seconde règle : le respect absolu des sources. Faudra-t-il désormais donner les sans-papiers ou les membres d’ETA, eux aussi dans l’illégalité, lorsque l’on réalise des reportages sur le travail au noir ou le terrorisme ? Notre métier est fragile et difficile, souvent injustement critiqué. Raison de plus pour le faire proprement.»

Trois principes sont en cause ici :

1-La pratique du métier à visage découvert

2-La protection des sources journalistiques

3-L’indépendance du journaliste vis-à-vis les forces policières

La question de l’utilisation des procédés clandestins peut être évacuée rapidement. Si la pratique fait encore controverse en France, elle est généralement acceptée ici. Le Guide de déontologie de la FPJQ la permet explicitement sous certaines conditions (article 4 a). Et il est évident que Laurent Richard n’aurait jamais pu effectuer son reportage s’il s’était affiché ouvertement comme journaliste. Des journalistes du Journal de Montréal ont d’ailleurs remporté un prix Judith-Jasmin il y a un an et demi après avoir traité du même sujet en utilisant des tactiques similaires.

La question de la protection des sources est plus délicate. Lorsque Richard entre en contact avec les pédophiles allégués, il ne dévoile pas son statut de journaliste. Est-ce qu’on peut alors les considérer comme des «sources», comme on le ferait pour un témoin d’un événement ou d’un expert?

La question de la confidentialité entre un professionnel et son client existe dans bien d’autres domaines (médecins, avocats, psychologues…). Elle est basée sur la nécessité que le client – ou le patient – puisse se livrer sans contrainte, et sans crainte de subir d’autres conséquences, même légales, par la nature ou le contenu de ses confidences. Elle est aussi basée sur l’existence d’une relation explicite avec le professionnel. Cette relation est-elle établie dans le cas présent, si la «source» ne sait même pas qu’elle se confie à un journaliste? Autrement dit, la source n’ayant pas requis la confiance du journaliste, ce dernier est-il tenu de la protéger?

Dans le cas du journaliste, s’ajoute aussi la nécessité, dans une saine démocratie, de surveiller le gouvernement et l’État, et de protéger de représailles ceux qui peuvent en démontrer les dysfonctionnements. Le cas type est celui de l’informateur à l’intérieur de l’appareil gouvernemental, comme dans l’histoire de MaChouette, qui a permis de mettre à jour le scandale des commandites. Sans la garantie de l’anonymat, MaChouette – une victime potentielle à protéger – ne se serait peut-être jamais livrée à Daniel Leblanc, dont les reportages dans le Globe and Mail ont permis de mettre à jour ce que l’on sait.

Disons que le principe est plus difficile à défendre lorsqu’il s’agit de ne protéger que le criminel, et qu’en plus des gestes graves et imminents pourraient être empêchés. Pour reprendre l’exemple de l’éditorialiste de Libération, on est assez loin de l’immigrant illégal et du travailleur au noir…

C’est la conclusion à laquelle est arrivée Laurent Richard. L’agence Capa, qui a produit le reportage, a aussi invoqué une disposition du Code pénal français qui rend passible d’emprisonnement toute personne témoin de violence envers des mineurs sans la dénoncer.

Reste la question de la connivence avec les autorités policières. Un journaliste n’est censé remettre le matériel de ses enquêtes que sur ordonnance du tribunal. Même en ce cas, certains préfèrent passer du temps en prison plutôt que d’être forcés à dévoiler les noms de leurs sources d’information.

Ici, il n’est pas seulement la question de la crédibilité du journaliste, mais de la confiance du public envers toute la profession, et de la capacité collective des journalistes à effectuer leur travail. Si les journalistes prennent l’habitude de communiquer le résultat de leurs enquêtes à la police, même en se limitant aux cas où c’est justifié moralement, est-ce que les dénonciateurs aux mains «sales» seront aussi enclins à se confier à la presse?

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Un commentaire sur “Le journaliste délateur et les pédophiles”

  1. Namaste

    Comment se fait-il que la police ne fait pas ce que le journaliste a fait? On a déjà plein de journalistes chroniqueurs qui font la morale à tout le monde, vous n’allez pas en plus changer la souris pour la matraque?

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