Sophie Durocher: «Je suis certaine qu’il y a plus à gratter»

Mardi 25 mai 2010
Par Priscilla Franken

GuerreMediasVoilà deux semaines, Sophie Durocher jetait un petit pavé dans la mare médiatique avec sa chronique Ici Radio-Gesca. Elle y dénonçait la forte présence de journalistes de La Presse sur les ondes de Radio-Canada, et s’interrogeait sur les conséquences néfastes de l’existence de liens privilégiés entre les deux acteurs du secteur. L’affaire fait du bruit et les réactions, nombreuses, ne se font pas attendre. La journaliste écrit même un second papier là-dessus la semaine qui suit. Mais à ses yeux, trop de questions restent encore en suspend.

Y a-t-il eu un évènement déclencheur à cette chronique ?
Nous sommes plusieurs à avoir remarqué cet état de fait, et depuis un bon moment : les journalistes de La Presse sont omniprésents sur les ondes de Radio-Canada, tant à la radio qu’à la télévision. Il suffit de faire le compte : qu’il s’agisse d’émissions d’information ou de shows de variétés, les chroniqueurs de La Presse ont sur Radio-Canada une visibilité sans commune mesure avec celle de leurs confrères travaillant pour d’autres supports. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase et qui m’a décidée à écrire sur le sujet est la réflexion que m’a faite un journaliste de La Presse concernant la nouvelle émission de Véronique Cloutier, Le verdict, diffusée sur Radio-Canada : après 5 éditions seulement, 3 de ses confrères de La Presse avaient déjà été invités : Marc Cassivi, François Cardinal et Vincent Marissal. Là, je me suis dit trop c’est trop !

Quel était votre objectif avec ce texte ?
Certainement pas de dévoiler un scoop, ce n’en est pas un. Je voulais simplement créer le débat, soulever des questions concernant un phénomène bien réel.

Quid de la fameuse entente secrète entre Gesca et Radio-Canada ?
Cette entente secrète ne l’est plus depuis 2008 déjà. C’est le journaliste Patrick Bourgeois qui l’a révélée, elle est d’ailleurs accessible à tous sur Internet. Dans ce document, il est clairement fait mention de la mise en œuvre d’une « collaboration » et de « promotion croisée » entre La Presse et Radio-Canada. Comme je l’explique dans ma seconde chronique, la société d’État dit que cette entente est révolue. Mais beaucoup de personnes s’interrogent, à commencer par Alex Levasseur, président du Syndicat des communications de Radio-Canada. Il se trouve par ailleurs que cela ne se limite pas à Montréal : en région aussi, on constate qu’une très grande visibilité est offerte aux journalistes du groupe Gesca sur les ondes de Radio-Canada…

Quelles sont les conséquences, selon vous, d’une telle entente ?
Premièrement, une entreprise publique qui entretient des liens avec une entreprise privée, c’est problématique : une société d’État s’adresse à tous les citoyens, et moi, contribuable, je n’ai pas à payer pour entendre des journalistes de La Presse sur des ondes publiques. Deuxièmement, c’est de la publicité gratuite pour ce journal. À titre de comparaison, imaginons un instant qu’il existe une entente Radio-Can/Heineken, et que cette dernière soit mentionnée 12 fois par jour sur les ondes du diffuseur… Je vois d’ici le tollé ! Troisième élément, soulevé celui-ci par Stéphane Baillargeon du Devoir (Médias – Ici Radio-Gesca (encore !)), le fait que des collaborateurs externes soient rémunérés par la SRC pendant que des postes sont coupés à l’interne. Alex Levasseur se demande pourquoi la Société ne privilégie pas ses compétences en interne, et pourquoi cet argent n’est pas par exemple utilisé pour former le personnel…

Pour certains, la convergence au sein de Quebecor a des effets beaucoup plus néfastes qu’une possible entente entre Gesca et Radio-Canada. Que répondez-vous ?
Je pense que c’est une façon de noyer le poisson. Je ne nie pas la convergence au sein du groupe Quebecor, eux-mêmes ne s’en sont d’ailleurs jamais cachés. Mais pourquoi dans un cas les choses se font-elles de manière ouverte, mais de manière secrète dans l’autre ? Quoi qu’il en soit, de deux choses l’une : soit la convergence c’est grave, soit ça ne l’est pas. Mais ça ne peut pas être génial d’un côté et terrible de l’autre. À cet égard, cessons de minimiser l’empire Desmarais, qui possède 70 % de la presse quotidienne au Québec. Il y a un déséquilibre évident en termes de perception : on peut critiquer la convergence chez Quebecor, on ne peut critiquer les copinages ailleurs. À ce chapitre, j’aimerais citer les toutes récentes paroles d’Alain Saulnier concernant la nouvelle organisation de Radio-Canada : « Quand nous réalisons une grande enquête, nous voulons qu’elle rayonne partout ».

Vous dites, dans votre seconde chronique, qu’on vous reproche de travailler pour Quebecor…
Je tiens à souligner que je ne suis pas porte-parole de Quebecor, je suis pigiste. Quebecor est mon principal client, mais j’en ai d’autres. L’article aurait pu être écrit par quelqu’un d’autre. J’aurais bien aimé. Mais le fond du problème aurait-il été différent ?

Certains arguent du fait que les journalistes de La Presse sont très courtisés simplement parce qu’ils sont les meilleurs. Qu’en pensez-vous ?
Bien sûr qu’ils sont très compétents, je ne dis pas le contraire. Mais sont-ils les seuls ? Non ! Il y a d’excellents journalistes à L’actualité, au Voir, au 24 Heures, au Journal de Montréal… Prenez l’émission Puisqu’il faut se lever de Paul Arcand, c’est un très bon exemple de diversité des voix : son équipe est composée de personnes d’horizons très divers.

Quel bilan temporaire dressez-vous de la situation ?
Depuis deux semaines, c’est LE truc dont tout le monde parle. Tout le monde sauf les principaux intéressés, tant du côté de Radio-Can que de La Presse. Je n’ai pas écrit cette chronique pour faire le buzz, mais bien pour créer le débat, or ce débat ne se fait pas. Zéro réaction, pas une ligne de la part des chroniqueurs médias. Pour quelles raisons ??? Je suis certaine qu’il y a plus à gratter dans ce dossier, ça ne sent pas bon.

Écouter l’interview de Sophie Durocher à l’émission Dutrizac l’après-midi du 7 mai dernier

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