Maclean’s: «une jolie discussion», dit Carole Beaulieu

Le caricaturiste André-Philippe Côté, du Soleil, est derrière la caricature qu'on trouvera à la une du prochain numéro de L'actualité.
La guerre est-elle déclarée entre les différentes publications des Éditions Rogers ? Pas du tout, selon Carole Beaulieu, rédactrice en chef et éditrice du magazine L’actualité. Mme Beaulieu y voit plutôt une grande discussion qui peut être bénéfique, même si elle est très critique quant à la méthode de Martin Patriquin et aux conclusions tirées dans son article. Son magazine répliquera au dossier controversé du Maclean’s sur la corruption au Québec dans l’édition qui sera en kiosque le 8 octobre.
Trente : Est-ce la guerre entre les différentes publications de Rogers ?
Carole Beaulieu : Mais non ! On a une jolie discussion entre journalistes, une jolie discussion entre citoyens. Il y a beaucoup de fraîcheur dans cette discussion. On peut voir qu’il y a des choses fort intéressantes qui vont en ressortir. Des points de vue sont échangés entre les deux équipes et ils sont même publiés. On n’est pas en guerre, ce sont des mots trop forts, il ne faut pas tomber dans un autre piège.
Trente : Avez-vous eu l’occasion de parler avec vos collègues du Maclean’s, M.Patriquin entre autres ?
C.B. : Je n’ai pas eu d’échanges avec Martin Patriquin parce qu’il n’est pas mon employé. Il y a eu beaucoup d’échanges par courriel avec mes collègues de Maclean’s, Ken Whyte et avec Mark Stevenson parce qu’il fallait justement ficeler cette opération [en leur disant] « nous souhaiterions que vous considériez et publiiez un long texte de Jean-François Lisée » et ils ont répondu tout de suite « we would love to ». « Would love to » ! Et immédiatement, la discussion a débuté dès vendredi soir ou samedi matin quant à la longueur, quant à l’espace qu’il y avait dans les pages de Maclean’s. Il n’y a eu aucun mot acrimonieux ni d’échange difficile.
(…)
Il y a eu une collaboration franche et vigoureuse et le fait que ça surprenne autant les journalistes québécois, ça m’interpelle ! C’est peut-être parce qu’on a pas l’habitude de vivre au sein d’une même entreprise de presse cette possibilité d’une telle diversité de points de vue. J’ai demandé à quelques journalistes qui m’ont interviewée « pourquoi êtes-vous autant surpris ? » Est-ce que c’est parce que vous ne pouvez pas imaginer que dans vos entreprises de presse une telle chose puisse arriver et que ça se fasse de façon courtoise et civilisée parce que ça se peut ? Moi, c’est ce que je vis ici.
Quand il y a des différents, ils sont manifestés clairement et on ne les cache pas en dessous de la table. Mais je me retrouve à expliquer ça à mes collègues québécois qui ont tout de suite sauté aux conclusions du genre « une guerre », « des distensions ». Il n’y a pas de distensions, il n’y a pas de scissions, il y a des différends qui sont normaux dans une démocratie avec des entreprises de presse qui sont des lieux où les points de vue s’expriment. Moi, ça me semble une expérience très riche tout ça.
Trente : Donc pour Rogers, ça peut juste être avantageux ! Le lectorat des deux magazines augmentera sûrement. C’est donc une grosse opération de marketing ?
C.B. : Ça, c’est vous qui le dites ! Il reste qu’à L’actualité, on a reçu depuis vendredi des dizaines de désabonnements.
Trente : Trouvez-vous forte la réaction des médias lorsqu’on a appris que L’actualité allait publier une réplique ?
C.B. : Je suis contente que les médias s’intéressent à nous parce qu’il y a des chances que les gens découvrent mon magazine. Il y a peut-être des lecteurs qui ne le connaissaient pas et qui vont apprendre qu’il existe, parce que d’autres médias vont en parler. Je ne peux pas me plaindre de ça ! Mais je pense que c’est une belle occasion de se redemander, entre nous, si c’est ça que l’on veut comme liberté dans nos entreprises (de presse), et il faut voir que chez Rogers cette liberté existe.
Trente : Si c’était L’actualité qui avait publié une édition avec le titre du Maclean’s, est-ce que ça aurait suscité moins de critiques ?
C.B. : Je pense que là on est dans une question très hypothétique parce que L’actualité n’aurait pas publié ce titre pour la simple et bonne raison que, jusqu’à nouvel ordre, c’est improuvé. Le fait que le Québec est la province la plus corrompue au Canada est une hypothèse qui n’a pas été prouvée. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’on a un magazine comme le Maclean’s qui a déjà publié des titres comme Les avocats sont des rats, sans guillemets ! Si on avait eu des faits similaires, on n’aurait pas tiré des conclusions semblables. Il ne faut pas comparer les deux publications, elles ont des traditions différentes, et à l’intérieur du groupe Rogers ces traditions-là sont respectées.
Trente : Si le Maclean’s avait choisi de mettre un point d’interrogation à la fin du titre, y aurait-il eu toute cette controverse ?
C.B. : Je pense qu’il y aurait eu une question soulevée à débattre. Il y aurait quand même eu de la part d’un certain nombre de personnes des critiques par rapport à la façon dont l’argumentaire est mené. Vous avez un certain nombre de paragraphes empilés qui, selon moi, selon les méthodes qu’on m’a apprises à l’Université Carleton en journalisme, ne mènent pas à la conclusion qui a été tirée.
Je pense que nos collègues de The Gazette qui sont issus de la même tradition de reportage à laquelle j’ai été formée l’ont dit le mieux : ce papier-là était un « journalistic embarassment », « une honte » et le dossier complet était ce que les gens de The Gazette ont appelé « a drive-by shooting », et je pense qu’en tant que journalistes on doit être capable de se dire ces choses-là. Alors, il y a de la place pour toutes sortes de façons de faire dans ce métier, mais ceux qui disent pratiquer avec les normes les plus exigeantes de journalisme ont le devoir de se dire ça. C’est une question de rigueur, et la rigueur ça s’apprend, et ça s’applique plus dans certaines entreprises de presse qu’ailleurs.
Il n’y a là-dedans aucun fait nouveau que nous n’avions pas déjà lu ailleurs, déterré par les gens du métier ici. [Martin Patriquin] a écrit, et il a maintenu et redit à la télévision que selon lui, les faits qu’il accumule prouvent que le Québec est « The most corrupt province ». Je ne sais toujours pas comment il arrive à ça. Je l’ai entendu à la radio et à la télé et je continue de penser que scientifiquement, sur le plan de la logique, on ne peut pas affirmer qu’une province est la plus corrompue si on n’a pas dit à ses lecteurs sur quelle base on le faisait. Il n’y a pas eu une enquête à travers tout le pays. Il n’y a pas eu de méthodologie définie qui nous permettrait de conclure ceci. Il y a une perception, il y a une opinion, il y a un jugement qui a été émis.
Trente : Jean-François Lisée dans sa réponse au Maclean’s parle de xénophobie. Ce n’est pas un peu fort comme terme ?
C.B. : À L’actualité, on admet la diversité des points de vue. C’est le point de vue de Jean-François. Reste qu’on a pu lire dans [l’article de Maclean’s] qu’il y avait des pathologies, et on a pu lire aussi qu’il y avait dans la religion catholique une tolérance au vice plus élevée que les autres. J’ai été élevée dans la tradition catholique et je ne pense pas que ma tolérance au vice soit plus élevée !


Janvier 2011
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