Le Journal de Montréal et la qualité de l’information
(Publié dans l’édition de novembre du Trente)
Au Journal de Montréal, le contenu est roi. C’est du moins ce que soutenait solennellement la direction du quotidien peu après le début du lock-out, il y a près de deux ans. Quebecor avait alors créé un site Web, lheurejuste.ca, pour répondre aux déclarations des syndiqués au sujet des enjeux du conflit. Ce site est encore en ligne. En voici un extrait.
« Certains ont affirmé que Quebecor souhaitait couper 75 postes de journalistes. C’est totalement inexact. Au contraire, Le Journal de Montréal n’a aucun intérêt à réduire la qualité de l’information dans un environnement toujours plus compétitif et où le contenu est roi. Dès le début des négociations, nous avons indiqué que nous voulions augmenter le nombre de journalistes, d’infographistes et de professionnels de l’information au Journal. Lors des négociations intensives, nous avons même discuté d’un plancher d’emploi pour l’équipe de rédaction.
Plusieurs estiment en outre que, depuis deux ou trois ans [NDLR : avant le lock-out], la qualité du Journal a augmenté de manière notoire. Rappelons d’ailleurs que Le Journal a régulièrement dicté l’agenda de l’actualité au cours des dernières années grâce à ses enquêtes et à ses reportages exclusifs.
C’est pourquoi nous incitons les observateurs à la prudence lorsque le syndicat affirme que le conflit en est un sur la qualité de l’information. Il s’agit bien davantage d’une question de conditions de travail. »
Pour étayer son argumentaire, Quebecor a mis en ligne des liens vers diverses études sur la situation de la presse dans le monde. La toute première citée par la direction s’intitule Context Is King. Elle a été produite par l’Observatoire mondial des médias de l’AFP. Voici comment les auteurs résumaient leur étude, produite il y a moins d’un an.
« Contexte, éditorialisation, intelligence, enrichissement journalistique et technologique des contenus, nouvelles valeurs ajoutées, sont aujourd’hui les dernières conditions de survie des médias traditionnels face aux ruptures qui brutalement les secouent depuis la fin du XXe siècle. »
Vingt-deux mois plus tard, Quebecor exige, dans ses conditions pour mettre fin au lock-out, le départ de 80 % des 253 employés qui travaillaient au Journal au déclenchement du conflit. Des 65 reporters, ils ne veulent en conserver que 17.
« Le contenu est roi », disaient-ils.
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Le Journal de Montréal dont rêve maintenant Quebecor aurait à peu près autant de reporters qu’en compte La Voix de L’Est, à Granby, pour couvrir une ville 35 fois plus populeuse. Avec cette équipe réduite, elle pourra difficilement « dicter l’agenda de l’actualité », comme elle se vantait de le faire avant le conflit.
Il y a deux ans, la direction citait — non sans raison — « l’accumulation des preuves de la crise profonde qui frappe l’industrie de la presse écrite au Canada, en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde ». Or, depuis le début de l’année, les signes d’embellissement se multiplient. Les ventes de publicité dans les « vieux » médias reprennent de la vigueur. Le tirage du Journal a même augmenté. En se réjouissant de la hausse du lectorat du quotidien ces derniers mois (le nombre de lecteurs a crû de 7 % depuis mars selon les derniers chiffres de Nadbank), la direction de Quebecor saborde d’ailleurs un de ses principaux arguments. La bonne santé du Journal ne devrait-elle pas inciter la direction à réduire les coupes claires qu’elle s’apprête à faire dans le cœur de tout bon journal, l’information?
Sinon, qu’elle ait au moins le courage de donner clairement « l’heure juste » à ses lecteurs.
Si la direction de Quebecor est cohérente avec les propos qu’elle tenait au début du lock-out, elle doit admettre une chose : si le conflit ne portait pas sur la qualité de l’information au départ, ce n’est plus le cas aujourd’hui. -30-
Jonathan Trudel,
Rédacteur en chef


Janvier 2011
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