Twitter et l’honnêteté
(publié dans l’édition de novembre du Trente)
26 mars 2007. Soirée électorale. À Radio-Canada, Bernard Derome annonce que Jean Charest a été battu dans sa circonscription de Sherbrooke.
Dans la salle de rédaction du Journal de Montréal, où je travaille ce soir-là, plusieurs journalistes – reporters, pupitreurs, photographes – approuvent bruyamment la nouvelle.
Leur joie sera de courte durée. La société d’État a merdé (ou, plus exactement, le vote par anticipation fut anormalement élevé, ce qui a faussé des prévisions habituellement fiables et fait le bonheur de Pierre Bruneau), et Jean Charest est toujours en poste, une élection et une pluie de scandales plus tard. Mais je m’égare…
Quelle était la nature de la réaction des gens de la rédaction du Journal? Citoyens avant d’être journalistes, ils étaient simplement heureux de voir partir un mauvais premier ministre.
Objectifs? Non. Neutres? Pantoute. Honnêtes? Complètement.
Ce qui nous amène à Twitter.
Une journaliste de CNN s’est fait mettre à la porte pour avoir « twitté » ses regrets après le décès d’un leader religieux libanais (qui, accessoirement, avait condamné les attentats du 11-Septembre). Vingt ans de carrière envolés en moins de 140 caractères.
Plus chanceuse, Hiroko Tabuchi, du New York Times, en a été quitte pour une réprimande pour avoir gazouillé « Toyota sucks », après s’être butée à un encadrement excessif lors d’une visite à l’usine du constructeur automobile. Gabrielle Duchaine fait état (en p. 10 de notre édition du mois) de ces difficultés rencontrées alors que les journalistes découvrent le plus spontané des réseaux sociaux.
À La Presse, on a décidé de ne prendre aucun risque et de mettre à jour le Guide des responsabilités, rapportait récemment Patrick Lagacé… sur son blogue à Cyberpresse :
• Les journalistes, à l’exclusion des columnists ou éditorialistes, devraient éviter de publier leur opinion politique ou religieuse ou de prendre parti dans des débats de société.
• Les journalistes, à l’exclusion des columnists et critiques, devraient éviter de donner leur opinion sur un événement qu’ils sont appelés à couvrir.
Pourquoi maintenant, puisque les journalistes ont toujours eu des idées? Alors qu’il fallait faire partie d’un cercle relativement fermé pour savoir ce qui se passait dans la tête d’un reporter ou d’un rédacteur, la culture Web – dans laquelle notre classe médiatique a sauté à pieds joints – encourage les êtres surbranchés que nous sommes à s’exprimer à propos de tout et de rien plusieurs fois par jour. Motivation supplémentaire : ça amène des clics-clics-clics.
Mais ça laisse aussi des traces, qui nous mettent en contradiction avec cet idéal de la sacro-sainte objectivité journalistique, en plus de donner des munitions à ceux qui aiment se plaindre de la couverture dont ils ont été l’objet.
Et si la publication des états d’âme des journalistes pouvait mener à plus de transparence?
Si Twitter avait été aussi populaire en 2007 qu’il l’est aujourd’hui, plusieurs journalistes auraient probablement eu l’air fous en face du premier ministre au lendemain des élections du 26 mars. Mais ça n’arrivera pas, parce que les entreprises de presse sont justement en train de « baliser », ou plus exactement de restreindre l’utilisation des réseaux sociaux par leurs troupes. Cela n’empêchera pas les journalistes d’avoir des idées, seulement de les exprimer.
***
Nous sommes peut-être en train de franchir un pas de plus vers une rectitude politique qui sera plus dommageable que le mal qu’elle vise à enrayer. Le problème existait déjà avant Facebook et Twitter. Qu’on pense au commentaire de Michel C. Auger à Tout le monde en parle, plus tôt cette année, alors que l’analyste politique avait lancé à la blague qu’il avait dû y avoir un « manque dans le contrôle de la qualité » pour que René Lévesque, Pierre Trudeau et Jean Drapeau soient suivis de Jean Charest, Stephen Harper et Gérald Tremblay. Ce n’était pas exactement un scoop, mais ça n’a pas empêché l’ombudsman de Radio-Canada de le rappeler à l’ordre.
Cette dérive vers le puritanisme n’est pas seulement dangereuse pour les journalistes. Elle encourage aussi les politiciens et tous les experts en relations publiques à planifier leur message à la syllabe près. Et les gens les mieux placés pour rétablir les faits face aux demi-vérités et aux mensonges devront se taire, donnant la parole à une source, puis à l’autre qui dit le contraire, laissant la population tenter par elle-même de voir au-delà des versions officielles. Pourtant, les réseaux sociaux sont un moyen plus léger et plus souple pour l’atteindre – que par exemple de longs éditoriaux, que tout le monde ne lit pas.
Et si c’était l’inverse? Si, au contraire, la publication des états d’âme des journalistes et de leurs réactions spontanées pouvait mener à plus de transparence, et à une meilleure compréhension de l’état d’esprit dans lequel un article est écrit, ou un reportage réalisé?
Si on demandait seulement aux journalistes d’être honnêtes? -30-


Janvier 2011
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[...] décembre, j’écrivais un billet inspiré par une chronique de Patrick Déry dans le Trente de novembre 2010 sur le danger de dire ses opinions sur les médias sociaux pour un [...]
A ce sujet, en matière de membre de l’Académie, ll parait que le brillant libraire Gégé Collard, qu’on voit à la librairie Griffe Noire, va se présenter pour devenir académicien !!!. Je pense que ça donnerait un deuxième élan à la noble institution, foi de Saint Maurien. Vous ne trouvez pas