2010 dans les médias : La fierté retrouvée
(publié dans l’édition de janvier du Trente)
Le regard des personnes que j’interviewais commençait à changer. D’un air compatissant, voire condescendant, elles me questionnaient sur l’état de santé du magazine qui m’emploie (L’actualité) et des médias en général. On m’a même déjà souhaité bonne chance pour la suite…
C’était il y a à peine plus d’un an.
De prestigieuses publications nord-américaines et européennes venaient de succomber, victimes de la crise économique et d’un modèle d’affaires désuet. Au Québec, La Presse, navire amiral de Gesca, prenait l’eau et menaçait de couler. Radio-Canada, Quebecor, Transcontinental et la plupart des groupes de presse comprimaient leurs dépenses.
C’était il y a à peine plus d’un an, mais cela semble étrangement lointain.
La plupart des quotidiens ont depuis vu leur tirage se stabiliser ou même augmenter. La fréquentation des sites de nouvelles a bondi. La vague de fermetures s’est cassée sur les rives de la reprise économique. Les entreprises de presse ont recommencé à embaucher.
Le regard des gens sur les médias a de nouveau changé — pour le mieux. La balance entre le premier et le quatrième pouvoir aussi. Et c’est en grande partie grâce au travail acharné des journalistes.
S’il faut retenir une chose de 2010, c’est que ces journalistes ont donné le ton, comme l’écrit Marie-Hélène Proulx (voir « Les tendances de l’année »). Grâce à eux, l’ensemble de la profession a relevé la tête et a retrouvé sa fierté.
Même les plus optimistes sur l’avenir du journalisme osent sortir du placard, eux qui risquaient encore hier de passer pour d’indécrottables jovialistes — voir à ce sujet l’essai de Jean-François Cloutier (« Les raisons d’espérer »).
La balance entre le premier et le quatrième pouvoir a changé, en grande partie grâce au travail des journalistes.
Un bémol à cet élan d’enthousiasme : la ruée vers l’enquête entre en collision frontale avec une autre tendance, très lourde, celle du multitâche. Difficile de creuser une histoire quand il faut aussi bloguer, twitter et multiplier les articles ou les apparitions à la télé et à la radio. Le temps n’est pas élastique.
Autre bémol : quel que soit le désir d’excellence des journalistes, les médias qui les emploient devront encore trouver le bon modèle d’affaires pour s’adapter aux bouleversements technologiques. Steve Coll, président de la New America Foundation et ex-reporter au Washington Post, avait une belle image à ce sujet dans la dernière livraison de la Columbia Journalism Review. « Penser que l’éviscération des salles de nouvelles est une conséquence d’un manque de leadership des entreprises de presse plutôt que des changements technologiques, écrit-il, c’est comme dire que les Américains se promèneraient encore à cheval aujourd’hui si les propriétaires d’écuries au XXe siècle avaient été plus visionnaires. »
Le rythme des changements dans notre industrie risque seulement de s’accélérer.
La bonne nouvelle, c’est que les « médiasaures » (comme nous avait gentiment qualifiés l’auteur de Jurassic Park, Michael Crichton) sont de retour. Et ils n’ont pas dit, ni écrit, leur dernier mot.
***
Les dernières éditions du Trente ont fait jaser. Plusieurs chroniqueurs et blogueurs ont fait écho à nos articles sur la place de la droite dans les médias, le « québécentrisme » des médias et, surtout, la montréalisation de l’information et la fameuse « clique du Plateau ». Nous en sommes très heureux. On l’oublie parfois, mais le Trente est un lieu de débats et de réflexion sur le journalisme (et non le feuillet paroissial des journalistes).
Certains chroniqueurs ont présenté, à tort, le Trente comme « le magazine de la FPJQ ». Le Trente est publié par la FPJQ, mais il en est indépendant. Le président de la Fédé prend connaissance de son contenu en même temps n’importe quel abonné.
Cette indépendance nous place parfois dans une position délicate. Le courrier des lecteurs de cette édition en témoigne : nous essuyons à la fois des critiques d’un lock-outé du Journal de Montréal et de la présidente de ce quotidien. Le premier nous reproche d’avoir donné la parole à des employés du Journal et de QMI et la seconde, d’épouser aveuglément le discours syndical. Nous n’avons pourtant fait que notre travail. Le Trente n’est pas un bulletin syndical, ni patronal. Il va continuer de donner la parole à tous les journalistes, quel que soit leur camp ou leur statut. -30-
Jonathan Trudel,
Rédacteur en chef
redaction@trente.ca



Janvier 2011
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