2010 dans les médias : Les tendances de l’année
Ce qui a fait les médias en 2010
(publié dans l’édition de janvier du Trente)
1-La revanche du contre-pouvoir
Plus de 95 % des membres de la FPJQ estiment que le journalisme de qualité est le salut des médias traditionnels, selon un sondage publié cet automne. Or, cette année encore, des journalistes ont donné au métier ses lettres de noblesse. Le travail d’enquête entamé l’an dernier par les Alain Gravel, Marie-Maude Denis (Radio Canada) et Fabrice de Pierrebourg (Rue Frontenac, maintenant à La Presse) sur le financement des partis politiques a fait des petits, forçant du coup les élus à rendre des comptes à la population (la commission Bastarache en est une illustration). D’autres journalistes ont pris le relais, multipliant les révélations embarrassantes pour les élus, qui n’ont jamais eu aussi peu de contrôle sur l’actualité. En 2010, les médias ont donné le ton. D’ailleurs, ces investigations sur la corruption expliquent peut-être pourquoi la crédibilité des journaux payants est en hausse auprès des Québécois en 2010, soutient Marc-François Bernier, titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme à l’Université d’Ottawa (Baromètre des médias 2010).
2- L’obsession de l’instantanéité
Sites de microblogage et journalisme font-ils bon ménage? Lise Bissonnette a ouvert le bal du débat en 2010, lorsque, à la Journée du livre politique, elle s’est interrogée publiquement sur la pertinence de cette « communauté de placoteux ». Les journalistes adeptes des 140 caractères bien tassés vantent la rapidité incomparable de diffusion des nouvelles par des sites comme Twitter (c’est là que la mort du ministre Claude Béchard a d’abord été annoncée, par exemple, une heure avant que les sites de Cyberpresse et de Radio-Canada ne le fassent).
Tandis que d’autres s’inquiètent des risques de dérapage liés à l’instantanéité : n’est-ce pas sur Twitter que la rumeur voulant que Pat Burns soit mort s’est répandue comme une traînée de poudre, après avoir été d’abord annoncée sur le site de TSN? Cela dit, l’impact de ces nouveaux « perrons d’église », pour citer Jean François Dumas, président d’Influence communication, n’est peut-être pas si important qu’on le croit. Selon une étude du Centre francophone d’information des organisations (CEFRIO), seulement 11 % des internautes québécois ont utilisé un microblogue en 2010, soit 2 % de plus qu’en 2009. Twitter serait-il un « trip » d’initiés dont la population n’a rien à faire?
3- La machine à saucisses
Si le journalisme d’investigation semble reprendre des couleurs au Québec depuis les dernières années, une autre tendance opposée, moins réjouissante, se dessine en parallèle : la production de contenus à la chaîne, fabriqués en fonction des intérêts des internautes et des annonceurs sur le Web. C’est ce qu’offrent notamment des sites comme Demand Media et Associated Content (aussi appelés « fermes de contenus »), qui utilisent des algorithmes pour recenser les sujets populaires auprès des internautes. Des rédacteurs pigistes s’occupent ensuite de pondre du contenu sur ces mêmes sujets, à des tarifs dérisoires, souvent en fonction du nombre de visites sur leurs textes.
Au Québec, aucun site n’offre ce genre de service. Par contre, selon la chroniqueuse média à La Presse, Nathalie Collard, le modèle d’affaires de la nouvelle agence de presse QMI se rapproche de cette « production de l’information dépersonnalisée et formatée ». Dans une entrevue accordée à l’émission Salut Bonjour (TVA) en septembre, le responsable de la section des sports de l’Agence QMI, Paul Rivard, comparait d’ailleurs l’agence à une sorte de « grossiste en information », un « buffet chinois » dans lequel peuvent se servir librement les différentes filiales de Quebecor. Miam.
4- Journal papier : vivra, vivra pas?
Si des optimistes parlaient de la rémission des journaux au début de l’été, dans la foulée d’une étude plutôt réjouissante de l’OCDE sur l’état de la presse dans le monde, le rapport de l’agence d’évaluation foncière Moody’s publié en octobre dégonfle leur « balloune » : les recettes publicitaires de la presse américaine ont recommencé à chuter, après un sursis de six mois. L’érosion du lectorat des journaux imprimés se poursuit, alors que le contenu gratuit sur le Web et sur les appareils portables est plus populaire que jamais. Selon le vice-président de Moody’s, les licenciements de journalistes seront « inévitables ». Pour rester dans le ton, l’entreprise de stratégies média Future Exploration Network a récemment fixé à 2020 l’année d’extinction des journaux canadiens sous leur forme traditionnelle… Ces sombres pronostics n’ont pourtant pas empêché le Globe and Mail de se refaire une beauté sur papier brillant cet automne. Son tirage a augmenté de 5 % la semaine depuis l’an dernier! Le Devoir fait encore mieux avec une hausse de 8 % des exemplaires vendus en semaine, selon l’Audit Bureau of Circulations. C’est à n’y rien comprendre.
5- Vox-pop 2.0
Jamais, dans l’histoire des médias, n’a-t-on autant prié Thérèse, de Rigaud, ou Réjean, de Val-d’Or, de dire tout haut ce qu’ils pensent de l’industrie des gaz de schiste, de la canonisation du frère André, des chicanes au PQ. Pas un site Web d’information qui n’offre un espace « commentaires » au bas de ses articles, pas un bulletin de nouvelles qui n’invite ses auditeurs à « courrieller » leurs opinions. Les journalistes sont aussi nombreux à lancer des appels au public sur Twitter et sur Facebook (aux émissions d’information de la télévision de Radio-Canada, Philippe Schnobb relaie même en ondes les points de vue recueillis sur les réseaux sociaux). À TVA, on diffuse aussi, pendant le 22 heures, des commentaires de citoyens sur les nouvelles.
Cette implication étroite de la population dans la production de l’information soulève d’ailleurs un nouveau débat : les journalistes peuvent-ils à leur tour répliquer publiquement aux commentaires des citoyens? Le Washington Post pense que non : il vient d’interdire à ses artisans de répondre à leurs « suiveux » sur Twitter, au nom du devoir de réserve des journalistes. Affaire à suivre! -30-
Marie-Hélène Proulx est journaliste au Magazine Jobboom.



Janvier 2011
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