Tunisie : retrouver la parole

Vendredi 4 février 2011
Par Sylvain Desjardins

Sylvain Desjardins, de l’émission Dimanche magazine à Radio-Canada, revient de Tunisie où il est allé prendre la mesure de la révolution de jasmin. Ses impressions sur le retour de la liberté de parole, après 23 ans sous la férule du président Ben Ali.

Dans la rue, dans les cafés, sur les terrasses, dans les taxis; partout, les gens discutent, crient, s’engueulent… Après 23 ans de dictature, la grande chape de plomb a été levée, il n’y a rien pour arrêter les Tunisiens de s’exprimer. On a l’impression d’assister à une grande thérapie collective.

Dans les médias, c’est le festival de l’opinion. Depuis le 14 janvier, date du départ précipité du président Ben Ali, les radios et les télés ont interrompu leur programmation régulière. On ne diffuse plus de publicité, il n’y en a que pour la révolution. Les animateurs de talk-shows invitent en ondes tous les leaders d’opinion, tous les chefs de partis ou d’organisations sociales. « C’est un vrai Star Académie de la politique », me dit le chroniqueur de radio et cinéaste Ibrahim Létaïev.

Radio Mosaïque, la première radio privée de Tunisie, ne fait pas exception. Pendant ma visite de la station, l’ex-directeur du journal Le Monde Arabe, autrefois interdit de publication par le régime Ben Ali, est interviewé pendant des heures. Et le directeur général de cette radio, Noureddine Boutar, est ravi : « Pendant toutes ces années, nous n’avons pas été solidaires, les journalistes. Nous avons été la cinquième roue du pouvoir ». Il sait de quoi il parle. : son entreprise était très rentable, la famille du président s’est donc imposée dans le conseil d’administration. Le beau-frère de Ben Ali, Belhassen Trabelsi (qui est venu se réfugier au Canada), détenait 13 % du capital. « On n’avait pas le choix », ajoute encore le directeur.

Ghaloun Hajer, journaliste de la télévision nationale, habituée à transmettre la voix officielle du gouvernement, n’arrive pas à croire ce qui se passe. « Il n’y a plus de censure. Nous sommes comme sur un nuage. Nous sommes sur une nouvelle route. »

Les journaux étrangers, autrefois interdits, sont maintenant disponibles en kiosque. Et les titres des journaux tunisiens sont éloquents : « Personne ne sera plus jugé pour ses opinions politiques », titre Le Quotidien de Tunis. « Facebook, la voix d’un ras-le-bol national », en première page de La Presse de Tunisie. « Freedom », imprimé en gros caractères en Une de l’Éco journal, hebdomadaire économique.

Mais attention, dit le président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, Moktar Trifi : « Je constate que tous les quotidiens autrefois favorables au régime Ben Ali ont viré leur veste instantanément. Comme si on se rangeait automatiquement du côté du nouveau pouvoir, comme on l’a toujours fait dans le passé, sans distance critique ». Les dirigeants des principaux journaux et des médias électroniques d’État ont été congédiés dans les jours qui ont suivi le départ du président Ben Ali. Pour ceux qui les remplacent, il reste le défi de l’indépendance réelle. -30-

Sylvain Desjardins est journaliste à Radio-Canada.

[Écoutez le reportage de Sylvain Desjardins en Tunisie sur le site de Dimanche magazine]

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Un commentaire sur “Tunisie : retrouver la parole”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by Trente and Chloe Sondervorst, Salwa Majouji. Salwa Majouji said: RT “@MagazineTrente: Retrouver la liberté de parole après 23 ans sous Ben Ali : carte postale de Sylvain Desjardins – http://bit.ly/gzyQjl [...]

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